Le sommeil de la lune

le 01/01/1970 à 01h 33min 29s
L’homme sort son sabre s’avance, la foule d’ennemis s’approche, prête à le dévorer. Mais la succession des frappes de l’homme, leur précision écroule la masse devenue sanguinolente. Ce n’est plus eux qui l’attaquent mais c’est lui désormais qui pénètre ce corps chimérique. Tourbillon noir.
Les bras volent, les lames creusent les avants-bras, les gestes d’une efficacité parfaite sifflent, il faut attendre plusieurs secondes parfois avant que le sang ne gicle, les cheveux, les bouts d’oreille et de visage explosent partout autour du guerrier aux deux sabres. Noyau immaculé tout de blanc vêtu.
Coupes latérales, droites, appuyés, transversales inversées, transversales remontantes au dernier moment infléchie, les dents pleuvent, des cascades de crachats, de sueur mêlées à l’hémoglobine. Le visé juste, la lame dans l’embrasure du corps-sabre, désarmement, les deux poignets de celui-ci s’élèvent à contre temps de la tête de cet autre-là.
Le son plat des membres se mêlent aux cris d’agonie. Le tranchant des sabres sans garde saigne en s’enfonçant dans les chaires. Mais à chaque fois qu’une goutte menace de toucher la main de l’épéiste, un mouvement de poignée soudain éloigne le liquide en même temps qu’il amène l’acier au contact d’un os, d’un muscle, d’un ongle.
Dans ce combat absurde, aucune expression ne dote les figures des combattants, les écharpes noires qui masquent le bas de leur visage effacent les contours. L’homme ne sait bientôt plus contre combien d’ennemis il se bat. Tous de la même taille.
Son avancée dans la masse ne mène que vers d’autres murs mouvants, peu importe la qualité de la coupe, rien ne perce l’ombre du corps. Le sabreur prisonnier à l’intérieur même de la gueule de son ennemi dans la course ininterrompue des morts données perd le contour de sa réalité : lutte-il vraiment à l’intérieur du monstre ou bien n’est-ce pas le monstre qui en fait se démène et s’ébroue à l’intérieur de lui ?
Incapable de savoir s’il a gardé les yeux ouverts ou fermés, l’homme ne ressent aucune gêne quand le sang accroche son visage. A travers les fils fins des cheveux, les sourcils épais, le liquide chemine. Savoure la proximité avec la peau de son libérateur, se joue de sa douceur, un temps contourne la commissure des lèvres, les baise et se glisse dans la bouche.
Le goût de la mort.
Plus loin, plus intense dans l’écartement, il ne s’agit plus désormais d’attirer mais bel et bien d’aspirer : les vêtements un instant plus tôt d’une blancheur encore intacte se tâchent à présent de différentes variantes de rouges plus sinistres les unes que les autres : toile recueillant les derniers instants de l’ennemi, la tunique de l’homme s’alourdit, le poids de la trace n’atténue pas la vitesse des coups, mais leur donne plus de force, d’impact, l’entrée toujours plus profonde de la lame dans la peau aspire les cadavres dans l’uniforme mortuaire.
Mais la pureté des coupes est un filet jeté sur le temps dont la persistance des cris d’agonie finit par venir à bout.
Sous les doux rayons de la lune pâle, personne ne surprend l’unique larme du guerrier juste avant son dernier plongeon.
Comment interpréter cette soudaine immobilisation des deux sabres meurtriers si avide quelques instants plus tôt encore de la chaleur des autres ?
Pourquoi ce besoin si soudain de se rapprocher du corps de leur maître en inclinant aussi humblement la tête ? Où donc leur fierté de tout à l’heure ?
Libéré de l’étreinte du sabreur, choqué par le commun de la scène, les hommes se reculent, très vite se diluent finissant par disparaître.
Ultime alchimie, le mélange sanguin avec l’hivernale fraîcheur.
A l’espoir du printemps répond la fin de la coulée. Le vent plie un premier genou, un nuage ôte le brûlant de l’éclat du regard.
L’homme s’effondre dans le silence imposé par la neige juste avant que la nuit cède ses droits à la ténèbre et l’oubli.
Les sabres, pour de bon, s’endorment.

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Commentaire(s):

g@rp
le 28/12/2009 à 17h 35min 40s
Là, j'aime beaucoup aussi. En plus, magnifique renvoi (volontaire ?) , ou lien, avec "La bête".
Bien joué !

fans
le 05/01/2010 à 18h 31min 46s
un thème cher à l'auteur et que j'aime particulièrement. Cette variation sur le thème du sabre est très poétique et me plaît beaucoup







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